L’ouverture de l’Iran, une chance à saisir avec prudence (analyse de Dominique Moïsi)

Les echos.fr: Le regard sur le monde de Dominique Moïsi - Pour la première fois depuis la révolution de 1979, l’Iran et les Etats-Unis sont sur le point d’entrer dans des négociations directes. Mais l’Amérique doit veiller à maintenir une ligne ferme sur le nucléaire.

Lors de son discours à l’Assemblée Générale des Nations Unies la semaine dernière, le Président Obama a mentionné 26 fois le nom de l’Iran, 21 fois celui de la Syrie, 15 fois celui d’Israël, 11 fois celui de la Palestine…et une fois celui de la Chine. Des statistiques auxquelles il faut se garder d’accorder trop d’importance mais qui n’en traduisent pas moins une réalité : le Moyen-Orient à travers les dossiers Iranien, Syrien et Israélo-Palestinien concentre plus que jamais toutes les attentions de la première puissance mondiale. Trois dossiers qui s’interpénètrent étroitement et interagissent les uns avec les autres. Plus le dossier Israël / Palestine semble bloqué, moins l’Amérique sort grandie de l’évolution de la situation en Syrie, et plus il est important qu’il puisse y avoir des avancées sur la question du nucléaire Iranien.

Certes la rencontre tant attendue dans les couloirs des Nations-Unies entre le nouveau Président Iranien Hassan Rohani et le Président des Etats-Unis n’a pas eu lieu même s’il y a eu quand même une conversation téléphonique très médiatisée entre les deux hommes. Mais pour la première fois depuis plus de trente ans, l’Iran et les Etats-Unis sont peut-être sur le point d’entrer dans une phase de négociations réelles. Leurs ministres des affaires étrangères respectifs, Kerry et Zarif, se sont, eux, bien rencontrés à New York.

Cette donne nouvelle dans les relations entre Téhéran et Washington est-elle avant tout la résultante de l’efficacité du régime de sanctions ou traduit-elle un pur changement tactique de la part des Iraniens : « si nous voulons poursuivre notre programme nucléaire, donnons au monde l’apparence d’une modération nouvelle » ?

La réalité se situe sans doute entre ces deux interprétations. Certes l’Iran est affaibli par un régime de sanctions qui étrangle son économie et qui par son efficacité a contribué au moins pour partie à l’élection d’un président modéré à sa tête. Certes aussi les extravagances provocatrices de l’ancien Président Ahmadinejad ont lassé jusqu’à l’Ayatollah Khamenei et plus largement une population qui avait le sentiment de payer un prix excessif du fait de la « vulgarité » de son Président. Mais peut-on aller jusqu’à dire que pour la deuxième fois dans l’histoire récente – la première concernait le régime de sanctions appliqué à l’Afrique du Sud de l’apartheid à la fin des années 1980 –un embargo économique a entrainé des transformations décisives?

Il convient de faire preuve de prudence. Les concessions iraniennes –de forme plus que de fond - demandent à être confirmées et vérifiées. Le régime des Mollahs est passé maitre dans l’art de l’esquive, des faux-fuyants et des fausses concessions. Rien ne prouve que la continuité ne l’emporte cette fois encore sur le changement et que le seul objectif du régime ne soit pas, aujourd’hui comme hier, de gagner du temps. Un temps précieux pour se rapprocher toujours davantage de l’accession à l’arme nucléaire.

Et pourtant, il faut ne rien négliger et ne pas passer à coté d’une ouverture, qui peut prendre une dynamique propre qui « piège » les participants eux-mêmes. Personne ne veut d’un nouveau conflit militaire au Moyen-Orient. Personne, et surtout pas l’Amérique de Barak Obama, qui a déjà fait beaucoup de concessions sur la crise syrienne et qui doit désormais dans sa négociation avec Téhéran, démontrer aux Iraniens qu’ils ne doivent pas se leurrer et que la question du nucléaire militaire demeure leur unique priorité, leur vraie « ligne rouge » en quelque sorte. Il s’agit là d’un exercice d’autant plus difficile que l’Amérique démocratique, hésitante et transparente n’a pas de secrets pour les Iraniens alors même que les Etats-Unis tout comme l’ensemble du monde occidental ont bien du mal à intégrer les « complexités persanes ».

Quel est le vrai pouvoir du nouveau Président Rohani, le Grand Ayatollah Khamenei lui a-t-il vraiment concédé une part d’autonomie réelle ou s’abrite-t-il derrière son apparente modération, sa civilité, sinon son « onctuosité » religieuse pour mieux tromper son monde ? Nous souhaitons tous tellement aux Etats-Unis et en Europe, « un Autre Iran », pour pouvoir clore un chapitre qui hante les chancelleries depuis si longtemps, que nous sommes tout prêts à voir dans les changements somme toute « modestes » intervenus à Téhéran, ce que nous voulons voir et à faire de nos désirs une réalité.

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