Iran/Rohani: Un expert nucléaire à la présidence iranienne

Mediapart: Par Yves Bonnet* - Le Docteur Hassan Rohani qui sera intronisé dans ses nouvelles fonctions de Président de la République islamique dans quelques jours, le 3 août, et que certains commentateurs complaisants saluent comme un modéré, présente effectivement un tout autre visage que son prédécesseur, le populiste Mahmoud Ahmadinejad, mais sa présence au sein de l’équipe dirigeante à Téhéran n’est pas plus rassurante pour autant. Au-delà de sa loyauté au Guide  Suprême, qui ne saurait être mise en doute, et de sa soumission totale au principe du Velayat e Faqih, il faut retenir de son cursus les responsabilités qu’il a exercées au Conseil suprême de la sécurité nationale dans le domaine nucléaire en sa qualité de négociateur avec la troïka européenne au cours de la première décennie du siècle. Hassan Rohani qui maîtrise parfaitement son sujet nous a, en effet, livré il y a un peu moins de dix ans, son analyse de la négociation à laquelle les diplomates avaient donné le nom évocateur de « dialogue critique » et dont il apparaît qu’il fut un marché de dupes, au désavantage exclusif des Occidentaux et de la communauté internationale.

 L’intervention qui scelle, en quelque sorte, la position de l’Iran sur le problème nucléaire remonte au 3 novembre 2003. Elle se tient à huis clos. Le régime religieux est alors aux prises avec deux interlocuteurs qui paraissent difficiles, l’Agence Internationale de l’énergie atomique que dirige l’Egyptien Mohamed El Baradei et les Etats-Unis avec lesquels moins d’un an auparavant a été passé un accord de non-agression qui a facilité la seconde opération militaire en Irak, mais qui sont sous la pression du lobby pro-israélien farouchement hostile à tout élargissement à l’Iran du club des huit détenteurs de l’arme nucléaire. Il faut donc gagner du temps afin de progresser dans les domaines où la maîtrise technologique du sujet n’est pas assurée, en lâchant du lest dans ceux où, selon Hassan Rohani, « nous n’avions aucun problème technique ». L’objectif premier étant d’éviter à tout prix la saisine du Conseil de  Sécurité des Nations Unies apte à prendre des mesures de rétorsion, par exemple en adoptant ou renforçant un embargo en matières premières et en équipements. Rohani déclare textuellement à ce sujet que « si nous présentions un tableau complet (de notre situation), cela pouvait nous conduire devant le Conseil de Sécurité au motif que nous avions voté la résolution de l’Agence (instaurant des contrôles sur les installations nucléaires) ».

Deux voies sont alors ouvertes aux autorités iraniennes, s’assurer le soutien de la troïka européenne, seule en mesure de bloquer  toute saisine du Conseil de Sécurité, et mentir par omission, c’est-à-dire tricher.

La première, à vrai dire, n’est pas nouvelle : elle remonte aux années quatre-vingt-dix quand le dialogue critique battait son plein, pour le meilleur profit de grands groupes européens, et la sécurité du régime, parvenu à faire inscrire la force d’opposition principale,  l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (O.M.P.I.) sur la liste des organisations terroristes (depuis retirée de cette liste), à côté… d’Al Qaida au palmarès cependant impressionnant. Les chefs de la diplomatie européenne, Dominique de Villepin, auteur d’un « arrangement » déshonorant avec son homologue iranien, que je conte par le menu dans mon livre sur le « Grand Complot », Joschka Fisher, qui ment devant le Bundestag pour justifier l’intervention allemande au Kosovo et Jack Straw, qui n’agit pas différemment à propos de l’invasion de l’Irak, ces trois hommes « de confiance » concluent   un « deal » avec le gouvernement théocratique, aux termes duquel, « en échange de certains engagements de la part des  Européens, la promesse la plus importante qu’ils  aient  donnée, est qu’ils resteraient fermes contre le renvoi du dossier (iranien) devant le Conseil de Sécurité et qu’ils travailleraient à résoudre le problème dans le cadre de l’A.I.E.A. ». Le docteur Rohani se félicite publiquement de ce que les Européens aient tenu parole. En novembre 2009, en guise de remerciement, le gouvernement laisse envahir et saccager les locaux diplomatiques britanniques à Téhéran.  

Mais il ne suffit  pas d’abuser la crédulité de dirigeants qui éprouvent moins de complaisance à l’endroit d’autres pays, l’Algérie, le Liban, L’Afrique subsaharienne, aux prises avec la montée de l’islamisme radical, ou d’organisations de résistance à la dictature, en Europe, en Amérique latine, au Proche-Orient, il faut tricher, dissimuler et trafiquer. Hassan Rohani s’étonne  de ce que la Chine et la Russie dévoilent les aspects qu’elles connaissent des avancées nucléaires iraniennes, il dénonce la Libye, coupable d’abandonner son propre programme, et il se réjouit de l’achèvement des installations d’Ispahan, « à savoir la section de l’I.C.J.I. et de l’usine qui transforme le yellow cake ou gâteau jaune  en U.F.4. (tetrafluorure d’uranium ou sel vert) et en U.F.6 (hexafluorure d’uranium), pouvant être utilisés dans des réacteurs et des armes nucléaires. Hassan Rohani explique  benoîtement à ses auditeurs, tous séides du régime, comment « alors que nous négocions avec les  Européens à Téhéran, nous étions en train d’installer des équipements sur le site d’Ispahan ».

On ne peut être plus clair. Pourtant, il se trouve un diplomate à la retraite, M. François Nicoulaud, ancien proche collaborateur du ministre Pierre Joxe à la Défense, pour avaler le mensonge de l’interruption de programme nucléaire iranien et exprimer sa confiance en Hassan Rohani dans les colonnes du Herald Tribune. Son raisonnement, fondé sur des suppositions unilatéralement favorables, est, par malchance, démenti par les propres déclarations de ce dernier qui avoue et explique les raisons de ses turpitudes. Il est vrai que ce monsieur, le diplomate, se prétendait un « ambassadeur heureux » en pleine période de répression et que les arrestations, les détentions arbitraires, les tortures, les lapidations et les pendaisons publiques ne troublaient pas ce bonheur ni ne l’empêchaient, quelques années plus tard, de venir témoigner devant la XVII ème chambre du T.G.I. de Paris en faveur d’un agent du VEVAK.

Hassan Rohani, dont la candidature a été avalisée par le Guide Suprême, en est un fidèle soutien et il s’est fait une spécialité des questions de sécurité et de renseignement, ayant assuré pendant seize ans le secrétariat du Conseil suprême de la Sécurité nationale et, un temps, le commandement  adjoint des forces armées. Il donne, dès son élection, le ton de ce que sera « sa » politique nucléaire, et il annonce qu’il ne déviera pas de la ligne suivie depuis les premiers mois de la dictature khomeiniste, dont il faut rappeler, que, selon les déclarations de l’ayatollah Behechti, corroborées par le  Fondateur en personne, elle engageait l’Iran sur la voie de la possession de la bombe. Au moins ne peut-on reprocher aux mollahs de cacher leurs intentions : il faut être décidément aveugle et sourd pour en disconvenir, comme tel ancien diplomate qui fut « un ambassadeur heureux à Téhéran », s’échine à nous faire prendre les vessies des religieux pour les lanternes d’une nouvelle ère.

Le nouveau président ne déviera pas d’un pouce de cette stratégie du temps gagné. Mais il a la lucidité d’admettre que des fuites se produisent, qui viennent principalement de l’opposition sous sa composante de l’O.M.P.I., qu’il dénonce et dont on comprend qu’elle représente un réel danger. Pourquoi faut-il dès lors que les puissances qui ne peuvent se satisfaire de la venue de l’Iran dans le club très fermé des puissances nucléaires militaires laissent de côté cette efficace organisation dont il leur aura fallu convenir qu’elle ne menace en rien leurs intérêts ?

 

* Yves Bonnet: Préfet honoraire, Président du Centre international de recherches et d’études sur le terrorisme et l’aide aux victimes du terrorisme (CIRET-AVT)