06262017Lun

Les retombées de la « fabrication de faux chiffres » dans l’élection en Iran

Deux semaines après l’élection présidentielle en Iran, on assiste à la publication de fatwas par des mollahs qualifiant de « halâl » les voix obtenues par Ebrahim Raïssi et de « harâm » celles obtenues par Hassan Rohani. Selon la charia ce qui est autorisé est halal et harâm ce qui est interdit et ceux qui se livrent à l’interdit s’exposent aux châtiments divins.

Toutefois, la signification politique de harâm pour la récente élection n’est autre qu’une fraude organisée. Les deux factions ont publié des rapports révélant leurs fraudes mutuelles avec de faux chiffres de l’ordre de plusieurs millions de bulletins de vote !

Movahedi-Kermani, un mollah de haut rang et chef de fil du plus grand groupement de religieux liés au pouvoir (« le clergé combattant »), a déclaré lundi dans un communiqué que les voix obtenues par Raïssi (soutenu par le « guide suprême » Ali Khamenei) étaient halâl, même si elles seraient en partie truquées. Les autorités de la faction de Khamenei disent que 2,5 millions de bulletins de vote truqués ont été versés dans les urnes au profit d’Hassan Rohani.
Selon des rapports confidentiels qui circulent à Téhéran, d’après un plan conçu et organisé par le corps des gardiens de la révolution, les miliciens du « Bassidj » ont voté chacun à deux ou même trois reprises en faveur de Raïssi.

Une autre information confidentielle révèle comment les résultats définitifs ont été annoncés : après le comptage des voix de Rohani et Raïssi, les plus hautes autorités du régime ont décidé de gonfler proportionnellement le nombre de chacun d’un montant de 6 à 7 millions de voix.

Il s’agit d’un mécanisme qui a fait ses preuves dans tous les scrutins et les deux factions s’accordent à l’utiliser. C’est pourquoi les deux parties prétendent qu’il y a eu, lors de l’élection du 19 mai, quelque 41,2 millions de votants (soit un taux de participation de 73%).

Dans l’ensemble, selon les chiffres officiels, la participation moyenne lors des douze élections présidentielles depuis 1980, a été de 67,1%. Même s’il n’existait pas de preuves de truquages et de manipulation par les autorités, une question essentielle demeure : Comment se fait-il que dans un pays où le mécontentement populaire a pris l’ampleur d’une crise sociale profonde et chronique, le taux de participation électoral soit un des plus élevé au monde ?

Qui plus est, à propos de la présidentielle, une autre question et non des moindres se pose : le candidat de la faction dominante, le mollah Ebrahim Raïssi, a été l’un des principaux exécutants du massacre de prisonniers politiques de 1988. Son infâme réputation dans cette affaire a sûrement largement contribué à la victoire d’Hassan Rohani. Alors, comment est-il possible qu’un tel personnage ait pu recueillir plus de 16 millions de voix des Iraniens ?

D’autres preuves mettent aussi en cause les chiffres officiels de ces élections :
Vers 21 heures le 19 mai, alors que le vote continuait, le ministère de l’Intérieur a déclaré que jusqu’à cette heure 25,9 millions d’électeurs avaient voté. http://www.eghtesadnews.com/fa/tiny/news-169098

Certains bureaux de vote sont restés ouverts jusqu’à minuit. Mais le lendemain, le ministère portait le nombre total de votants à 41,2 millions. Cela veut dire que le nombre total de votants avait approché les 26 millions durant treize heures après l’ouverture de bureaux, et soudain par miracle plus de 15 millions votants s’étaient rués sur les urnes entre 21 heures et minuit !

Un autre truquage a été de valider les bulletins de vote annulés. L’annulation d’un bulletin s’applique à celui qui ne porte le nom d’aucun candidat, qui n’a pas de tampon ou dont l’électeur n’a pas l’âge légal, etc. Selon la loi en Iran, l’on ne peut pas inclure les bulletins annulés dans le calcul du taux de participation. Or, lors du scrutin du 19 mai les bulletins annulés ont été déclarés à 1,2 million (3% du total de votants), et les autorités n’ont pas hésité à les inclure dans le taux de participation.

Ces méthodes empêchent de procéder à une évaluation neutre et objective du nombre exact de votants en Iran, d’autant plus que le pouvoir n’a jamais accepté la présence des observateurs étrangers. Toutefois, pour approcher la réalité, il suffit de regarder le taux de participation à l’extérieur du pays, là où la machine à faux chiffres n’est pas opérationnelle. Le ministère de l’Intérieur a estimé de 2,5 millions, le nombre des citoyens pouvant voter à l’étranger (http://tn.ai/1390163).

De ce nombre, un peu plus de 168.000 personnes ont voté le 19 mai. Par exemple, aux Etats-Unis, ils étaient 30.000, en France 3.300 et en Allemagne, 12.500 personnes (http://bit.ly/2qjpF8Q), ce qui se traduit par un taux de 6,7% seulement. La différence entre ce taux et celui de 73% annoncé à l’intérieur du pays, est révélateur de l’ampleur de la fabrication de faux chiffres par les autorités. Ces méthodes, certes, ne se limitent pas à l’Iran : elles sont régulièrement utilisées dans des pays comme la Biélorussie ou l’Algérie.

Dans son ouvrage intitulé « Electoral Authoritarianisme : The Dynamics of Unfree Competition » (http://works.bepress.com/andreas_schedler/9/), le théoricien belge Andreas Schedler étudie un large spectre des pays en voie de développement, de l’Azerbaïdjan au Zimbabwe en passant par la Russie et Singapour où les apparences d’une démocratie, notamment la tenue d’élections successives, sont visibles, mais en même temps la manipulation du système électoral à grande échelle, entache et déforme les principes des élections libres et équitables dans ces pays.

Dans un ouvrage collectif intéressant, trois chercheurs, Carl Henrik Knutsen, Håvard Mokleiv Nygård et Tore Wig) ont analysé 259 régimes autoritaires entre les années 1946 et 2008
https://doi.org/10.1017/S0043887116000149

Ces chercheurs estiment que le motif le plus important de ces élections est de prolonger la vie du régime. Par le biais de ces élections, les dictateurs réussissent de se donner une légitimité pour continuer à gouverner.

L’étude de 38 élections organisées en Iran de 1980 à 2017, confirme les conclusions de l’ouvrage cité plus haut (http://www.moi.ir/portal/file/?462772/).

Le motif prioritaire de la théocratie en organisant ces élections en Iran est de montrer l’inverse de la réalité incontestable qu’une petite minorité gouverne une grande majorité qui ne veut plus de cette situation.

*Mohammad Amin est chercheur à la Fondation d'Études pour le Moyen-Orient (FEMO), basée à Paris. Il a écrit plusieurs ouvrages et essais sur la théocratie iranienne, les mutations de l'économie politique de l'Iran sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad et l'essor de l’intégrisme islamique au Moyen-Orient. Co-auteur de « Oùval’Iran », Éditions Autrement, 15 mai 2017.