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Iran : voyage au cœur de l’empire Pasdaran – Par Yves Bourdillon

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Les Echos: Par Yves Bourdillon – Clef de voûte du régime islamique, le corps des Pasdarans n’est pas seulement une redoutable organisation paramilitaire. C’est également un empire industriel, directement impliqué dans le programme nucléaire iranien, qui est en train de mettre la main sur des milliards de dollars de contrats pétroliers et gaziers.

Dans l’ombre, ils tirent toutes les ficelles du régime iranien, et sont directement impliqués dans le programme nucléaire de la république islamique. Ils manipulent des réseaux terroristes, se livrent à toute sorte de trafics et se sont emparés de pans entiers de l’économie du pays, dans le BTP, l’énergie, les télécommunications. Cette « pieuvre » tentaculaire, que certains n’hésitent pas à comparer à la mafia, ce sont les Pasdarans, les Gardiens de la révolution islamique. Alors que le Conseil de sécurité de l’ONU débat actuellement de sanctions contre Téhéran, cette garde prétorienne d’un genre particulier, entre parti politique, franc-maçonnerie, réseau d’aide sociale, armée parallèle et empire industriel, se trouve au coeur du bras de fer entre l’Iran et la communauté internationale. Son pouvoir économique et financier ne cesse en tout cas de s’étendre. Hier, la presse locale indiquait que les Pasdarans, à travers leur holding industriel Khatam al-Anbia, étaient sur le point de mettre la main sur quelque 10 milliards de dollars de projets pétroliers et gaziers. Un cadeau de plus pour les Gardiens de la révolution, qui ont affirmé en avril être prêts à remplacer les compagnies occidentales sur les grands gisements d’hydrocarbures du pays…

Mais comment fonctionne au juste cette organisation ? En février 2008, la Rand Corporation la qualifiait, dans l’un des rares rapports consacrés au sujet, de « conglomérat socio-politico-économique en expansion, dont l’influence s’étend virtuellement à chaque coin de la vie politique et de la société iranienne ». Des officiers d’active ou à la retraite des Pasdarans trustent les postes clefs : 7 ministres sur 21 (Pétrole, Economie, Communications, Défense, Intérieur…), un tiers des sièges de députés ou de gouverneurs, nombre de mairies ou de postes d’ambassadeurs. Une ENA iranienne, en somme… Mais une ENA un peu particulière, dotée de casernes et centres de torture… Dès leur création par l’ayatollah Khomeyni, en mai 1979, les Pasdarans ont en effet été conçus comme le bouclier, « les yeux et les oreilles » du régime islamiste, chargé de la répression intérieure et dotés des meilleurs équipements, au détriment d’une armée régulière considérée comme moins loyale (lire sur www.lesechos.fr). 

Façade cléricale
Bref, au vu des postes qu’ils détiennent, Hillary Clinton n’exagérait peut-être pas en soulignant en février dernier que les Pasdarans étaient en train de supplanter le gouvernement. Certains analystes vont jusqu’à estimer que la réélection en juin 2009, assortie de fraudes massives, de Mahmoud Ahmadinejad, l’un de ses anciens chefs, s’apparentait en fait à un coup d’Etat de cette organisation dont il faut rappeler qu’elle est d’essence laïque, pour prendre le pouvoir sous le vernis d’un régime religieux. Ali Alfoneh, de l’université de Copenhague, considéré comme un des plus fins connaisseurs des Pasdarans, estime que le régime est désormais « militaire avec une façade cléricale ». Une sorte de revanche, trente ans après, sur une hiérarchie religieuse qui s’est considérablement enrichie depuis la révolution de 1979.

Pourtant, la « part du gâteau » des Gardiens est déjà considérable. L’organisation « chapeaute » des centaines d’entreprises, via notamment deux fondations caritatives (Bonyads), ou par le biais de liens informels décontenançant quelque peu les Occidentaux habitués à des organigrammes plus transparents… Selon la presse iranienne d’opposition, l’empire Pasdaran couvre des pans entiers de l’économie locale : c’est le cas dans l’immobilier, la chirurgie laser, le tourisme, l’optique, le tabac, l’agriculture, la construction navale, la distribution d’eau, les transports terrestres, mais les Gardiens possèdent aussi des intérêts dans des mines de cuivre, de zinc et de plomb, des champs gaziers, la compagnie aérienne Pars, les banques Mehr et Ansar, la compagnie pétrolière Oriental Kish, une participation dans les numéros deux et trois de l’automobile nationale, ainsi que des entités du complexe militaro-industriel, comme Iran Electronic Industries, qui produit biens de consommation, téléphones et ordinateurs. Une liste qui n’est sans doute pas exhaustive…

« Si vous faites des affaires en Iran, il y a des chances pour que ce soit avec les Pasdarans », résumait Richard Stuart Levey, sous-secrétaire au Trésor américain, au moment où, en février, son pays imposait des sanctions contre 4 filiales de Khatam al-Anbia. Ce dernier est l’un des rares holdings visibles de la galaxie des Pasdarans, ainsi que le coeur de leurs intérêts dans le génie civil et les infrastructures énergétiques. Créé en 1988 pour reconstruire le pays après la guerre Iran-Irak, Khatam s’est rapidement imposé comme sa principale firme d’ingénierie, avec 25.000 salariés et un portefeuille de 7.600 chantiers à ce jour : construction de barrages, fermes, mines, immeubles, ponts, tunnels, routes, pipelines, lignes électriques, etc. Khatam s’implique surtout, depuis une demi-douzaine d’années, dans les infrastructures pétrolières, avec un gazoduc de 900 kilomètres vers le Pakistan et l’Inde, pour 1,3 milliard de dollars, et le développement du champ offshore de South Pars, censé contenir la moitié des réserves de gaz du pays.

Des privilèges exorbitants
Toutes les firmes contrôlées par les Pasdarans bénéficient de privilèges exorbitants.  Par décret d’Ali Khamenei, elles sont exemptes de tout impôt et de toute supervision publique, et ne rendent des comptes qu’au guide suprême lui-même. Elles bénéficient en outre de crédits à taux préférentiels des banques publiques, voire en cas d’urgence de simples virements en devises de la banque centrale -comme cela a été le cas en décembre dernier au profit de Khatam al-Anbia-, et de la possibilité d’utiliser gratuitement des équipements militaires de BTP pour des chantiers civils, ce qui leur permet de casser les prix face à la concurrence. Ayant poussé leurs pions dans la plus grande opacité lors des privatisations, que Ali Alfoneh décrit comme «  le transfert d’entreprises du secteur public relativement transparent à d’autres parties du secteur public totalement opaques », les Pasdarans contrôleraient au total un tiers de l’économie du pays.

Afin de protéger ses propres affidés, surnommés « la mafia du pétrole », le président « réformiste » Rafsandjani (1989-1997) avait voulu, sans succès, juguler l’affairisme des Pasdarans, qui ne connaît plus de bornes depuis l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005. Sur instruction expresse du gouvernement, les chantiers ou privatisations dans les infrastructures leur sont désormais attribués sans appels d’offres, pour raisons de sécurité nationale. De toute façon, « quand un appel d’offres est lancé, personne n’ose se mettre sur les rangs face à eux, explique Azadeh Kian. Les entrepreneurs iraniens estiment ne pouvoir se partager que les miettes du festin ». C’est ainsi qu’en septembre dernier, Mobin, lié aux Gardiens, a acquis pour 7,5 milliards de dollars, en quelques minutes et sans concurrence, la majorité de l’opérateur public des télécoms, TCI (très utile, au passage, pour intercepter toute communication téléphonique), qui représentait un dixième de la capitalisation boursière de Téhéran. Les Pasdarans savent aussi défendre leurs intérêts en faisant voter des lois qui les arrangent, voire en intervenant manu militari contre un concurrent (lire sur www.lesechos.fr). 

Voilà dans quel contexte il convient de replacer les éventuelles sanctions qui pourraient être prises à l’encontre du régime iranien. Celles qui ont visé Khatam, en effet, illustrent la stratégie que pourrait suivre l’ONU. Il s’agirait de saisir des actifs à l’étranger, et de s’attaquer aux rentes économiques des Pasdarans pour les inciter à renoncer au programme d’enrichissement clandestin d’uranium. Toucher les Pasdarans au portefeuille… Voilà qui pourrait avoir des conséquences graves pour le régime lui-même, tant les revenus se concentrent au sommet de la hiérarchie… A l’inverse, « beaucoup de gardiens ordinaires touchent une solde très modeste et sont même obligés d’avoir un deuxième métier à côté », explique Azadeh Kian, spécialiste de l’Iran à l’université Paris Diderot. De telles sanctions sont donc susceptibles de faire apparaître des dissensions au sein d’un corps moins monolithique qu’il n’y paraît.

Des affairistes et des sectaires
En son sein, on trouve aussi bien « des illuminés que des pragmatiques, des nervis et des stratèges, des affairistes et des fanatiques », explique-t-on de source généralement bien informée à Téhéran. C’est ainsi que certains commandants de Pasdarans ont averti « qu’ils ne tireraient pas sur le peuple » lors des émeutes de l’été dernier.

Au sein de l’organisation, certains souhaitent faire fructifier leur business en l’ouvrant autant que possible à l’international, et peuvent de ce fait être sensibles à des sanctions ciblées (Washington a renoncé aux sanctions « paralysantes » contre l’Iran pour obtenir le ralliement de Moscou et de Pékin). Mais ils seraient en fait minoritaires face aux « sectaires », qui estiment avoir tout à gagner à des sanctions. L’essentiel de leurs activités étant en Iran, ils souffriraient peu d’éventuels embargos. Adeptes des situations monopolistiques et de contrebande, ils profitent même de l’isolement de leur pays, qui restreint toute concurrence internationale sur leur marché. Les Pasdarans savent aussi n’être indispensables au régime que tant que celui-ci est menacé, de l’intérieur ou de l’extérieur. Voilà pourquoi ils versent régulièrement de l’huile sur le feu, explique Azadeh Kian. La direction collégiale des Gardiens, sous la présidence de Mohamad Ali Jafari depuis septembre 2007, et où siège le représentant du guide, Ali Saïdi, donne ainsi des orientations dont Mahmoud Ahmadinejad, voire le guide lui-même, doivent tenir compte…

En outre, si les Pasdarans profitent de tels avantages, ce n’est pas tout à fait par hasard : il s’agit du « salaire » accordé pour leur mission clef : la défense des intérêts géostratégiques du régime, via le programme nucléaire et l’appui aux groupes djihadistes. Si, pour échapper aux sanctions, les Pasdarans acceptaient l’abandon d’un programme nucléaire censé permettre à Téhéran de défendre ses ambitions régionales en intimidant ses voisins, ils scieraient la branche sur laquelle ils sont assis…

http://www.lesechos.fr/journal20100526/lec1_l_enquete/020547623093.htm

 

 

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