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Iran/Achraf : une deuxième Kerbela ?

 

Image Afrique Asie: Par Jean Levert -  Le camp d'Achraf en Irak est, depuis 1986, une enclave où résident 3 500 membres de l'organisation des Moudjahidine du peuple d'Iran (Ompi), la principale opposition au régime iranien. Ils y ont mené des opérations militaires contre les forces de Khomeiny. Leur présence en Irak s'est effectuée en toute légalité. Le gouvernement irakien d’alors, hostile à la théocratie iranienne, avait alors pris l'engagement de respecter l'indépendance de ce mouvement de résistance. En 2003, les forces américaines leur ont octroyé le statut de « personnes protégées » en vertu de la IVe convention de Genève, en échange de leur désarmement.

La coalition s’est alors engagée à les protéger de toute agression. En 2009, les Américains ont transféré la protection d'Achraf aux forces irakiennes, en prenant des assurances quant au respect du droit de leurs habitants et qu’ils seraient traités avec humanité. Or, la fermeture de ce camp et l'extradition des principaux dirigeants de l'Ompi vers l'Iran restaient l’exigence majeure du régime de Téhéran, inquiet de l'influence du mouvement dans la dernière insurrection. 

Crime contre l’humanité
 L'extrême mollesse de l'armée américaine à tenir ses engagements et empêcher un massacre programmé des plus farouches opposants iraniens via son « protégé » irakien, est un autre échec, amer, de la campagne de Bush, et une dérobade de l'administration Obama. La veille de l'opération, un commandant de la force iranienne Qods a réglé les derniers détails avec Kazemi Qomi, l’ambassadeur de Téhéran à Bagdad. Les Iraniens ont imposé la participation des éléments de la 9e brigade Badr (milice irakienne). D’où les nombreux assaillants qui s'exprimaient en persan. L'objectif non avoué de l'attaque était d'occuper le camp, tuer ou arrêter les figures de l'Ompi et livrer les prisonniers à Téhéran pour décapiter le mouvement. Dès la matinée du 28 juillet, le déploiement des forces s'est effectué autour du camp, encerclé depuis janvier 2009. Y ont
participé les forces spéciales du premier ministre Al Maliki, des éléments de la 5e division de Diyala, de la 9e division et d'autres, le tout sous le commandement du chef de la police de Diyala, le colonel Chemari. En tout plus de 2 000 hommes armés, soigneusement choisis contre une population désarmée.

Un rapport publié en août par la prestigieuse Université de la défense nationale du gouvernement américain souligne : « La 5e division de Diyala est fortement sous l’influence du Conseil suprême islamique de l’Irak, un parti politique chiite lié à l’Iran. » En violation de tous les engagements irakiens, le colonel Chemari a menacé d'expulser les habitants d'Achraf s'ils ne quittaient pas le camp d'ici la fin août. ہ 15 h 30, la force d'intervention défonce les entrées et le grillage du camp avec des bulldozers et des blindés. Elle agit comme une horde de pilleurs et de tueurs. Armés des gourdins cloutés, de faucilles, de chaînes, de barres de fer, de haches mais aussi de mitrailleuses, ses membres sont venus pour tuer. Des scènes choquantes filmées montrent les assaillants en train de poursuivre les résidents avec leurs Humvee (4x4 renforcés) pour les écraser. Vers 18 h, les forces irakiennes ouvrent le feu sur les manifestants.

Une victime raconte : « Les balles pleuvaient de tous les côtés. Asghar Yagoubpour a été touché par trois balles, au ventre, au bras et à la jambe. Quarante-huit heures d'hésitation des Américains à fournir une aide médicale ont entraîné sa mort deux semaines plus tard. Plus loin Zohreh Qaemi a été blessée grièvement à la jambe ; ils ne tiraient pas au hasard : Hanif Emami et Farzine Zamani ont été touchés au coeur. » Bilan de l'opération : onze habitants d'Achraf tués dont sept par balles, 500 habitants blessés dont plusieurs dizaines dans un état grave. Trente-six ont été enlevés par les forces irakiennes, torturés et transférés au poste de police de Khalis où ils sont menacés d'extradition vers l'Iran. Cependant, l'opération ne s’est pas déroulée comme prévu. Elle s’est vite transformée en un véritable casse-tête pour les Irakiens. Les Moudjahidine du peuple opposent une résistance pacifique.

 Ils évitent la violence mais frappent par leur courage et leur discipline. Les femmes surpassent les hommes et les hommes surpassent les femmes pour se mettre en première ligne et recevoir les coups. « On a fait des chaînes humaines », raconte Zeinab. D'un côté les Moudjahidine criaient « Ya Hossein ! » (petit-fils du Prophète et chantre de l'émancipation, massacré avec sa famille à Kerbela en Irak), de l'autre des hommes en noir armés jusqu'aux dents répondaient en persan « Nous sommes de Mouaouia » (le calife qui a ordonné la mise à mort de l'imam Hussein). ◗

Responsabilité américaine
Comme pour l'insurrection en Iran, les scènes ont été filmées par des téléphones portables et largement diffusées dans le monde, faisant échouer les mises en scène du gouvernement qui voulait faire croire à des blessés irakiens et des morts parmi les policiers. La supercherie étant trop flagrante, le porte-parole du gouvernement a confirmé auprès de l'AFP que onze résidents d'Achraf avaient trouvé la mort au cours de ces trois jours d'affrontement. Les organisations de défense des droits de l'homme se sont alors mobilisées. Amnesty International (AI) a demandé une enquête et s'inquiète de ce que les trente-six résidents enlevés « risquent d'être renvoyés de force en Iran, où ils pourraient être confrontés à la torture et à l’exécution ». AI est épaulé par la FIDH et l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) dont le secrétaire général, ةric Sautas, met en garde contre la poursuite du massacre.

Jean Ziegler, viceprésident du Conseil consultatif des droits de l'homme des Nations unies, a dénoncé le manque de réaction des instances internatio- et coupé l'approvisionnement. En réalité, le but de Maliki est d’appliquer un accord secret passé avec le guide suprême iranien pour démanteler Achraf. Le président du Majlis iranien, Ali Larijani, a félicité Bagdad pour l’assaut « digne d'éloges » contre le camp. La date de l’attaque n’a pas été choisie au hasard. Le 19 juillet, les résidents d’Achraf ont informé les autorités américaines, et à travers elles les autorités irakiennes, de leur décision de retourner en Iran sous la supervision internationale, à condition de recevoir des garanties de ne pas être arrêtés, torturés ou exécutés et de bénéficier de la liberté d’expression.

La veille, le 27 juillet, cette décision est rendue publique. La responsabilité américaine est très lourde dans cette affaire. Face à la grève de la faim de centaines d'Iraniens à travers le monde, le Département d'ةtat a reconnu timidement qu'il s'agissait d’« une tragédie évitable ». Son porte-parole, P.J. Crowley, a déclaré que la tentative irakienne de prendre le contrôle du camp « n'a pas été bien exécutée ».

«Mort au dictateur ! »
La Résistance iranienne pour sa part rappelle que, selon l’article 45 de la IVe convention de Genève, les ةtats-Unis doivent reprendre la responsabilité de la protection des résidents d’Achraf. D'autre part, les forces américaines ont signé un accord avec chacun des résidents pour garantir leur protection jusqu’à la détermination finale de leur statut en échange de la remise de leurs armes. Ils ne peuvent s’y dérober. A Paris, Maryam Radjavi la présidente élue de la Résistance iranienne, a exigé la libération immédiate des trente-six otages, le retrait des forces irakiennes d’Achraf et la prise en charge provisoire par les forces américaines de la protection, en attendant l’arrivée d’une force internationale de l’Onu. Elle demande aussi que les responsables de ces crimes soient traduits devant la justice internationale. « Je mets en garde aujourd’hui les gouvernements européens de ne pas laisser Achraf devenir une deuxième Srebrenica », a-t-elle ajouté.

 Appel utile pour la France qui, en plein massacre, s'est sentie obligée de rappeler qu'elle considère l’Ompi comme terroriste malgré la décision européenne de la retirer de sa liste noire. Une caution écœurante du massacre. En instiguant cette opération, Khamenei voulait certainement compenser son incapacité à mettre fin au soulèvement en Iran. Mais il semble que la violence de l'attaque et la résistance étonnante des Moudjahidine du peuple aient propulsé ce mouvement au cœur de la question iranienne. Le lendemain de l’assaut, les Iraniens rassemblés au cimetière de Behecht Zahra à Téhéran criaient : « Mort au dictateur, à Achraf comme à Téhéran ! » ■

Septembre  2009

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