Iran /Irak : Le succès des milices pro-iraniennes, un danger pour la paix

Iran /Irak : Le succès des milices pro-iraniennes, un danger pour la paix

Washington Post, Par Liz Sly : Mansouria, Irak — Des milices chiites soutenues par l'Iran prennent de plus en plus le devant dans le combat de l'Irak contre Daesh, ce qui menace d'affaiblir la stratégie des États-Unis visant à soutenir le gouvernement central, reconstruire l'armée irakienne et promouvoir la réconciliation avec la minorité sunnite aigrie.

Comptant quelques 100.000 à 120.000 hommes armés, selon les estimations, les milices prennent rapidement le pas sur une armée irakienne diminuée et démoralisée. Selon des responsables américains et irakiens, cette dernière ne compterait plus qu'environ 48.000 troupes de combat depuis la déroute des forces gouvernementales dans la ville de Mosul, au nord du pays, en été dernier.

L'offensive récente menée par l'Organisation Badr contre des militants de Daesh dans la province de Diyala a davantage renforcé la position des milices en tant que force militaire dominante dans une large bande de territoire qui s’étend du sud de l'Irak jusqu’à Kirkuk dans le nord du pays.

Alors que leur rôle devient de plus en plus important, les milices ont parfois recours à des tactiques qui risquent d'aliéner encore davantage les Sunnites et d'aiguiser les dimensions sectaires du combat.
Elles renforcent également la domination déjà grande exercée par l'Iran sur l'Irak, d'une manière qui pourrait s'avérer difficile à renverser. Soutenues et en certains cas armées et financées par l'Iran, les milices proclament ouvertement leur allégeance à Téhéran. Beaucoup d'entre elles, telles les puissantes Asaib Ahl al-Haq et Kitaeb Hezbollah, sont des vétérans du combat mené afin d’éjecter les troupes américaines du pays avant leur départ en 2011.

Illustrant le glissement progressif de l'Irak dans l'orbite de l'Iran, des panneaux géants affichant la prouesse des milices, ainsi que des portraits de feu Ayatollah Ruhollah Khomeini et de son successeur en tant que Guide suprême, Ayatollah Ali Khamenei, cachent partiellement le socle au centre de Bagdad où se trouvait la statue de Saddam Hussein avant sa démolition par les Marines américaines en 2003.

Selon les analystes, l'influence grandissante des milices pourrait remettre en question la viabilité d'une stratégie par laquelle les avions militaires américains lancent des bombes depuis le ciel afin de faciliter la consolidation du pouvoir sur le terrain par des groupes soutenus par l'Iran qui sont potentiellement hostiles aux États-Unis.

Selon Michael Knights, de l'Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient, si les combats continuent à suivre leur cours actuel, il existe un risque réel que les États-Unis puissent vaincre Daesh mais en même temps que l'Irak puisse basculer dans le giron de l'Iran. Si Haider al-Abadi, premier ministre de l'Irak, a accueilli favorablement l'assistance américaine et en demande davantage, la puissance des milices menace de saper son autorité et de faire de l'Irak une sorte de Liban, où un gouvernement faible est assujetti aux caprices du puissant mouvement Hezbollah.

« Les milices chiites ne veulent pas des américains et n'en ont jamais voulu », dit Knights. « Ces milices soutenues par l'Iran tenteront-elles de nous pousser dehors complètement? »
À l'heure où les commandants américains envisagent d'envoyer des hommes sur le terrain pour prêter main forte à un projet d’offensive pour reprendre Mosul, certaines milices commencent déjà à demander si une aide américaine est nécessaire.

« Nous n'en avons pas besoin, ni sur le terrain, ni dans les airs », dit Karim al-Nouri, porte-parole et commandant militaire de l'Organisation Badr, qui s'est révélée être la plus puissante des groupes armés. « Nous pouvons vaincre Daesh tout seul. »

Des méthodes exceptionnelles
La chaîne de commande des milices mène directement à l'Iran. L'homme nommé pour coordonner leurs activités est le conseiller adjoint à la sécurité nationale de l'Irak, Abu Mahdi al-Muhandis, nom de guerre d'un Irakien sanctionné par le Trésor américain pour avoir été l'un des commandants irakiens de la Garde révolutionnaire iranienne. Il a été condamné par contumace par le Koweït pour son rôle dans les attentats contre les ambassades américains et français à Koweït en 1983.

Qassem Soleimani, haut commandant de cette force iranienne, se rend régulièrement sur le front en Irak, faisant écho aux visites sur le champ de bataille des généraux américains au cours de la dernière décennie.

De plus en plus, c'est le dirigeant nouvellement puissant de Badr, Hadi al-Amiri, qui prend la commande directe sur le champ de bataille. Il se dit également responsable de la préparation de plans de guerre pour les forces de sécurité aussi bien que pour les milices.

Tuerie dans un village
Lors d'une tournée dans les villages récemment libérés, le danger que le rôle des milices ne puisse servir qu'à attiser le sectarisme était apparent. Dans un des villages, al-Askari, toutes les maisons avait été incendiées, tactique qui, selon des hommes politiques sunnites, vise à nettoyer des zones entières de sunnites et à les empêcher de retourner chez eux.

Les escortes de Badr ont refusé d'emmener les journalistes à un autre village, Barwana, où au moins 53 et peut-être jusqu'à 70 hommes sunnites ont été trouvés fusillés après la défaite de Daesh. Selon des témoins, ainsi que selon des hommes politiques sunnites, les hommes étaient des civils qui avaient trouvé refuge à Barwana après la prise de leur propre village par les militants. Ils accusent les milices chiites d'avoir perpétré la tuerie.

Des sunnites terrifiés
De telles méthodes n'aideront pas à faire avancer la réconciliation qui constitue un axe central de la politique américaine envers l'Irak, selon Kenneth Pollack de l’Institution Brookings, qui s'est rendu récemment à Bagdad et qui a noté avec inquiétude la montée d'influence des milices.

« Les Irakiens s'apprêtent à reconquérir le cœur de la zone sunnite et ils vont y aller avec une force chiite », dit-il. « La population sunnite est terrifiée, ils vont considérer cela comme une invasion chiite de leur pays. Au lieu de mettre fin à la guerre civile, cela ne fera que l'enflammer. »
Traduit de l’anglais, Washington Post, le 15 février 2015