Lemonde.fr: Chronique par Sahand SABER - Les tenants de la ligne dure ont trouvé une raison nouvelle de réclamer la tête de Mehdi Karoubi. Plusieurs membres de l’Assemblée consultative islamique, le Parlement iranien, ont en effet demandé que des poursuites judiciaires soient engagées à l’encontre de l’ex-candidat à l’élection présidentielle du 12 juin 2009 qu’ils qualifient d’être, avec Mir-Hossein Moussavi, l’autre ex-candidat, l’un des « leaders de la sédition ».

Ceux-ci reprochent au pouvoir judiciaire d’avoir été trop clément contre ceux qu’ils jugent responsables de la déstabilisation du régime depuis la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad à la Présidence de la République islamique. « Le refus du pouvoir judiciaire de les poursuivre a encouragé ces éléments séditieux à croire qu’ils avaient raison et que le régime n’osait pas les affronter », ont-ils déclaré.

Cette nouvelle intervient deux jours après que M. Karoubi ait adressé une lettre à l’Ayatollah Hashemi Rafsandjani afin que celui-ci mette à l’ordre du jour de l’Assemblée des Experts, dont il est le Président, une réévaluation des connaissances et de la maîtrise des sciences religieuses du Guide suprême de la République islamique, l’Ayatollah Ali Khamenei.

L’Assemblée des Experts est cette institution clef du régime, composée de quatre-vingts mollahs, qui a pour vocation de désigner le Guide suprême et, le cas échéant, de le destituer. Les compétences théologiques sont naturellement au centre des discussions et font de cette Assemblée l’une des clefs de voute du « Velayat-e faghih », le « gouvernement du docte » instauré par l’Ayatollah Khomeyni au lendemain de la Révolution islamique de 1979.

La charge de M. Karoubi est des plus violentes. En Iran, tous savent combien l’Ayatollah Khamenei se distingue pour ses connaissances religieuses limitées. Le débat s’était déjà ouvert parmi les plus hauts dignitaires du clergé chiite iranien dont certains accusaient son médiocre niveau d’être à l’origine de son incapacité à canaliser le trouble politique consécutif aux évènements postélectoraux. « Le problème est que l’Ayatollah Khamenei n’est pas une source de transcendance » avait-on pu entendre du côté de Qom, le Vatican du chiisme.

Sur les sites de partage internet était alors réapparue la vidéo montrant le débat qui avait animé l’Assemblée des Experts au lendemain de la mort de l’Ayatollah Khomeyni, le 4 juin 1989, lorsque, sous l’influence pressante de M. Rafsandjani, M. Khamenei fut désigné nouveau Guide suprême. Les journaux de l’opposition iranienne avaient à nouveau rapporté les conditions de la désignation de M. Khamenei, qui, dans le rang clérical, n’était alors pas Ayatollah, mais qui fut propulsé à la fonction suprême - fonction requérant pourtant de son dépositaire qu’il ait cette qualité - et qui devint aussitôt Ayatollah, comme par un coup de baguette magique…

Pour autant, jamais la question n’avait été appelée à être examinée par l’Assemblée des Experts. M. Karoubi a ainsi appelé M. Rafsandjani, l’homme par qui M. Khamenei devint Guide suprême, à rouvrir, vingt ans plus tard, le débat. Les bonnes manières auraient-elles voulu que M. Karoubi s’adresse directement au Guide pour lui demander qu’il se présente de lui-même aux Experts pour s’y faire renouveler leur confiance.

L’idée d’opposer l’Assemblée des Experts au Guide semble s’inscrire dans une stratégie visant à amener les deux plus hautes institutions du régime à l’affrontement. En sollicitant des Experts qu’ils se prononcent, M. Karoubi appelle ces derniers à investir la mission d’arbitre qui revient en principe au Guide, mais que sa responsabilité totale dans l’instabilité politique que traverse l’Iran l’empêche définitivement d’exercer, cela le fragilisant plus encore.

Les réactions des Parlementaires iraniens sont dès lors un signe de la crainte qu’ils nourrissent quant à la réaction des Experts. On peut en effet se demander quelle serait l’issue d’un tel débat. À n'en point douter apparaîtraient des dissensions au sein même de l’institution jusqu’à présent remarquable pour son inébranlable unité.

Certains religieux pourraient-ils saisir une telle occasion pour précipiter la chute de M. Khamenei dans l’espoir d’occuper sa fonction ? On sait que l’Ayatollah Mesbah Yazdi, tenant de la ligne la plus radicale du régime dont se revendique M. Ahmadinejad, est de ceux qui éprouvent bien des inimitiés à l’endroit de l’actuel Guide. M. Rafsandjani avait lui-même, durant un temps, bien avant le bouleversement politique ayant fat suite aux évènements de juin 2009, entretenu l’ambigüité.

Quand bien même ce débat n’aurait pas lieu, la question est posée par un homme politique, proche compagnon de l’Ayatollah Khomeyni et appartenant depuis toujours aux plus hautes sphères du régime. Pour M. Karoubi, les tensions internes au régime, la répression qui continue à frapper les partisans du Mouvement vert et les défenseurs des Droits de l’Homme rendent les Experts responsables de l’avenir du régime. S’ils s’obstinent à rester silencieux et à refuser d’agir, ils porteraient alors l’entière responsabilité de l’issue de cette crise politique et sociale sans précédent.

Il faut voir, dans l’appel à cette institution, l’un des derniers recours existant pour cette République islamique dont la fragmentation entre factions diverses empêche toute tentative de stabilisation politique et toute accalmie sociale.

Les difficultés s’opposent également à M. Rafsandjani qui se retrouve à nouveau sous pression. Les Parlementaires réclament en effet à l’ancien Président de la République islamique, sinon de prendre ses distances avec les réformateurs, de clarifier ses positions.

M. Rafsandjani fut le premier haut dignitaire du régime à avoir déclaré que la contestation postélectorale traduisait une « crise de confiance dans le régime ». « Notre principale mission est de retrouver la confiance que le peuple nous accordait et qui dans une certaine mesure est perdue », avait-il déclaré. S’affichant en même temps aux côtés des officiels du régime, il n’a pas hésité à mettre le Guide face à ses responsabilités.

Le 14 septembre dernier, il appelait les responsables de la République islamique à considérer les sanctions internationales votées par le Conseil de Sécurité de l’ONU et celles décrétées unilatéralement par l’Europe et les États-Unis : « depuis la révolution, nous n'avons jamais eu autant de sanctions contre le pays, je demande à tous les responsables de prendre au sérieux ces sanctions et de ne pas les considérer comme une plaisanterie ».

Peu de chances laissent à croire que le Tribunal des Experts entendra le Guide suprême, mais cette communication entre deux personnalités influentes du régime, excluant le Guide lui-même et l’un quelconque de ses proches, encouragera certainement les politiques iraniens à reconsidérer l’autorité qu’il faut accorder à l’homme de la bouche duquel, comme le veut l’idéologie du gouvernement du docte, sort la voix de Dieu.

23.09.10
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