The Guardian: En réponse aux révélations d'abus et de meurtre au centre de détention de Kahrizak, Téhéran a puni un bouc émissaire. Face aux preuves indéniables d'un scandale, une solution consiste à blâmer les autres. Mais trouver quelques boucs émissaires à sacrifier dans votre propre camp - et les sanctionner - fonctionne souvent mieux. C'est la tactique adoptée par le régime iranien pour tenter d’ignorer les révélations sur les atrocités dans le centre de détention de Kahrizak.

Cette semaine, un tribunal militaire iranien a reconnu coupable et condamné à mort deux fonctionnaires qui avaient été accusés d'avoir torturé et tué dans le centre trois manifestants dans la foulée de l’élection présidentielle contestée de l'année dernière.

Les rapports ont ajouté que neuf autres suspects dans l'affaire ont également été condamnés au fouet ou à des peines de prison et qu’une personne avait été acquittée. Le verdict n’est, dit-on, pas définitif et pourrait aller en appel. Aucun nom n’a été divulgué et la cour a siégé à huis clos, de sorte qu'il est impossible de vérifier quoi que ce soit, indépendamment de la déclaration officielle.

Kahrizak, connu sous le nom de Guant?namo iranien parmi les manifestants, est devenu source d’un important embarras pour la République islamique quand plusieurs prisonniers libérés ont témoigné devant les médias internationaux des malheurs subis durant la détention. Le centre a été construit sous terre sans une bonne ventilation ni toilettes appropriées. Bien qu'il soit censé avoir une capacité maximale de 50 prisonniers, dans la tourmente postélectorale iranienne, il était rempli de centaines de personnes. Au moins cinq y sont mortes sous la torture et d’autres ont été violées.

En juillet dernier, le guide suprême iranien, Ali Khamenei, a ordonné la fermeture de Kahrizak lorsque Saïd Sadaghi, un photographe pro-régime, lui a dit qu'il avait été violé dans le centre de détention. Toutefois Khamenei n'a pas mentionné de viol jusqu'à ce que Mehdi Karoubi, un chef de file de l'opposition iranienne, ait écrit une lettre largement diffusée au chef du Conseil des Experts révélant qu'il avait rencontré certaines victimes de viol  à Kahrizak. La divulgation des viols a tourné au scandale pour un régime qui prône des valeurs morales et se vante d’être une République islamique. Il a suscité un tollé au sein même des partisans du régime.

Mais ce n'est que lorsque le nom de Mohsen Rouhalamini, 24 ans, fils d'une personnalité conservatrice distinguée, a figuré parmi les tués que les autorités iraniennes ont été contraintes de réagir. Par la suite, deux autres victimes ont été identifiées, Amir Javadifar et Mohammad Kamrani. Les deux responsables condamnés cette semaine étaient accusés de la mort de ces trois manifestants. (Les sources de l'opposition soutiennent qu’au moins cinq manifestants sont morts dans le centre, et non trois.)

Comme pour d’autres scandales postélectoraux en Iran, les autorités les ont abord rejetés comme de la propagande de l'opposition, mais par la suite, des députés iraniens ont formé une commission pour enquêter sur la question. En janvier 2010, le rapport d'enquête a suggéré que Saïd Mortazavi, ancien procureur en chef de Téhéran, était derrière l'affaire. Toutefois l’allégation de viol a été rejetée par le rapport. Mortazavi a ensuite été récompensé par le président Ahmadinejad en étant nommé chef du département de lutte contre le trafic illicite en Iran.

Mais depuis l'été dernier, plus le gouvernement tente de mettre fin à ce scandale, plus les détails émergent sur ce qui s'est réellement passé. Le mois dernier, Roozonline, un site iranien aux Etats-Unis, a révélé que Ramine Pourandarjani, le médecin qui avait divulgué des détails de la mort de certains manifestants, y compris Rouhalamini, aurait été étouffé, bien que le gouvernement soutienne que sa mort soit due à des causes naturelles.

L’Agence de presse des militants des droits humains avait interviewé un prisonnier de Kahrizak dont le nom et le sexe n'ont pas été divulgués pour des raisons de sécurité et qui a déclaré :

« Au bout de 43 jours, ils m'ont laissé appeler ma famille pour la première fois et pour leur faire savoir où je me trouvais. Ils m'ont montré un clip vidéo de mon fils et m’ont dit qu'il était en garde à vue et qu’il allait être violé si je n’avouais pas ce qu'ils me demandaient. »

L'agence a documenté le scandale en rassemblant les témoignages de ceux qui avaient connu la prison de Kahrizak. «Le fouet, les coups de matraques et de barres de fer et des chocs électriques étaient monnaie courante. Certains ont été contraints de présenter leur organe sexuel en humiliation et d’autres ont été agressés sexuellement avec des bouteilles et des bâtons. Certains étaient attachés et d'autres devaient se faire dessus », indique le rapport.

Ce n'est pas la première fois que l'Iran utilise le vieux truc de couvrir un scandale par de tels procès. Après une attaque brutale contre le campus de l'université de Téhéran il y a onze ans, qui avait fait au moins deux morts et des centaines de blessés, le gouvernement avait employé la même méthode et jugé ses commandants et officiers de police. Toutefois, en appel presque tous avaient été acquittés, sauf un accusé d'avoir volé le rasoir électrique d'un étudiant.

Les procès sur le scandale du campus n’ont pas mis fin à l'histoire, et chaque année depuis lors, les étudiants protestent lors de l'anniversaire. L'Iran utilise à présent la même tactique, mais ça ne marche pas - tout comme ça n’a pas marché pour le campus de l'université. Il y a un mois, il y avait eu des spéculations venant d'un site d'opposition comme quoi l'Iran a rouvert Kahrizak en changeant son nom en « Soroush 111 ». L'histoire de Kahrizak est loin d'être terminée.
 

3 juillet , de l'Anglais