InfoSud, Genève, 25 avril - Par Carole Vann -

Il y a quinze ans, l’opposant iranien était assassiné aux portes de Genève. Ce crime resté impuni laisse un goût amer de justice marquée par la raison d’Etat. Hier, la Ville lui dédiait une plaque commémorative au 2, rue Argand. Un défi ?

Il arrivait chez lui à Coppet (VD) lorsque deux voitures immobilisèrent son véhicule. Treize hommes jaillirent et abattirent sauvagement Kazem Radjavi de plusieurs rafales de mitraillettes. C’était le 24 avril 1990. Le meurtre avait à l’époque frappé l’opinion publique : des attentats aussi sanglants étaient exceptionnels dans notre région. Un mois plus tard, l’enquête policière établissait la responsabilité des autorités iraniennes. Quinze ans ont passé et le crime est toujours impuni. Hier, sous une pluie diluvienne, le Conseil administratif de la Ville de Genève dédiait à "cet homme qui incarnait les valeurs de notre cité" une plaque commémorative au 2, rue Argand. C’est là qu’il logeait pendant ses études. L’émotion était vive parmi la centaine d’amis et parents venus assister à la cérémonie.

"Depuis longtemps, Genève était un lieu de négociations où se rencontraient les factions politiques et les services secrets du monde entier. Par contre, on n’y faisait pas d’attentat, surtout pas de bain de sang, se souvient un journaliste. Avec le meurtre de Kazem Radjavi, les Iraniens violaient cet accord tacite." Alors professeur à l’Institut de Hautes études internationales, Kazem Radjavi arpentait la Commission des Droits de l’Homme pour dénoncer les exactions commises par le régime des Ayatollahs. Sans conteste, l’homme dérangeait. Venu en Suisse en 1965 pour étudier les sciences politiques, il avait mené en 1971 une mobilisation internationale pour sauver son frère Massoud condamné à mort par le shah d’Iran, et avait obtenu que la peine soit commuée en prison à vie.

Massoud Radjavi dirigeait l’Organisation des Moudjahidines du Peuple. Ce mouvement armé alliant islam et socialisme a été le fer de lance de la lutte contre le shah. Violemment réprimés après l’avènement de Khomeyni, les Moudjahidines se sont réfugiés en France, puis en Irak dès 1986. Par la suite, cette structure très disciplinée s’est vue reprocher des dérives "sectaires". Elle est aujourd’hui sur la liste des organisations terroristes – malgré le débat juridique sur la légalité de telles listes - établie par l’administration américaine et celle de Communauté Européenne.

"Il ne pliait l'échine sous aucun pouvoir"

Quant à Kazem Radjavi toujours resté en Suisse, il avait été nommé après la destitution du shah en 1979 ambassadeur du gouvernement de transition auprès de l’ONU. Mais dès 1980, devant le projet théocratique des ayatollahs, Kazem démissionnait et devenait représentant à l’ONU du Conseil National de la Résistance d’Iran (CNRI). C’est à ce titre qu’il a été assassiné. Mais à qui la Ville de Genève rend-elle hommage aujourd’hui? A l’humaniste ou à l’homme politique ? "Kazem Radjavi était une personne qui ne pliait l’échine sous aucun pouvoir, répond le conseiller administratif Christian Ferrazino, ami de Kazem et initiateur de la commémoration. Tout l’honore dans sa vie. Pour qu’un Etat (l’Iran) vienne jusqu’aux portes de notre ville assassiner un Genevois d’adoption en phase totale avec les valeurs que nous défendons, il fallait vraiment que cette personne soit un symbole !"

En déposant une plaque en l’honneur d’un résistant, la Ville ne provoquera-t-elle pas des secousses diplomatiques avec Téhéran ? "Notre cité est habituée à prendre des positions, répond Ferrazino. Cette démarche rappelle surtout la grande lâcheté des autorités helvétiques qui tardent à reconnaître la responsabilité du régime iranien." De son côté, Nils de Dardel, directeur du Service des aménagements de la Ville et autre proche du défunt, rappelle que "le gouvernement iranien a toujours nié son implication dans le meurtre. Il a donc tout intérêt à rester discret."

Impunité judiciaire absolue

Le fils du disparu, Stéphane Radjavi, ne cache pas son émotion. "Cette commémoration est pour nous à la fois douloureuse et merveilleuse. Tout en exprimant la fraternité de nos amis, elle jette une lumière crue, quinze ans après le crime, sur l’impunité judiciaire absolue dont jouissent encore les assassins et sur les difficultés de la justice vaudoise à tirer toutes les conséquences du dossier."

Certes, le juge cantonal Roland Châtelain a lancé un mandat international contre les treize meurtriers. Il a aussi demandé par commission rogatoire d’interroger les accusés rentrés en Iran. La requête est restée sans réponse. Le juge Châtelain est allé encore plus loin. En 1997, confirmant la responsabilité des services officiels iraniens, il affirmait posséder tous les éléments juridiques pour lancer un mandat d’arrêt international contre le ministre des Renseignements Ali Fallahian qui aurait commandité le crime. Mais il ne l’a pas fait.

A l’enlisement juridique, s’ajoutait avec les années une chape de silence devenue insupportable pour la famille de Kazem, sa veuve, Michèle, et ses trois enfants. En 2003, Stéphane relance la procédure auprès du juge Antenen en charge de l’affaire : "Nous n’en pouvions plus de constater que l’assassinat de mon père restait impuni. J’avais le sentiment que la gestion du dossier était trop politisée. Je voulais que l’on revienne sur le strict terrain du droit."

Pour Stéphane, le rapport de police et le dossier d’instruction permettent d’incriminer l’Etat iranien. "Mais il semble que la raison d’Etat continue de ralentir l’expression de la justice. Car toute avancée judiciaire risque d’avoir des conséquences politiques et diplomatiques entre la Suisse et l’Iran. Je garde tout de même espoir."