Le Figaro, 5 mai - Par Delphine Minoui - A l'heure où les Iraniennes de son âge surfent sur Internet et collectionnent les foulards colorés, Somayeh a d'autres préoccupations en tête. Tchador noir et baskets aux pieds, elle récite par coeur les principaux versets du Coran et manie parfaitement les armes. Son rêve : «Se battre, quitte à mourir, pour défendre la cause des musulmans.»

Il y a quelques jours, la jeune Iranienne de 25 ans est allée inscrire son nom sur la liste des «candidates au martyre». L'appel aux volontaires a été lancé par le Comité pour la commémoration des martyres du mouvement islamique international, une association non gouvernementale. Objectif : se préparer à lancer des opérations suicides contre les troupes américaines stationnées en Irak, ou contre des cibles israéliennes en territoire occupé.

En une soirée, plus de 400 noms ont été enregistrés. L'année dernière, la même association avait déjà obtenu quelque 2 000 signatures. «La majorité des candidats au martyre sont des femmes», souligne fièrement Zeinab Gol Mohammadi, une des organisatrices.

Officiellement, les autorités de Téhéran ont pris leurs distances avec ce genre d'organisations, présentées comme des initiatives privées. Mais la République islamique d'Iran, qui ne reconnaît pas Israël, n'a jamais caché son soutien au Hezbollah. Chaque semaine, la prière collective raisonne aux cris de «Mort à Israël, mort à l'Amérique». En 1997, l'arrivée du président réformateur Khatami donna pourtant une image plus souriante de l'Iran, longtemps étiquetée comme pays terroriste par la communauté internationale. Dans un de ses premiers discours, Khatami appela la nouvelle génération à «regarder la vie, non la mort». Mais les conservateurs, de retour en force dans les municipalités et au Parlement – et vainqueurs potentiels des présidentielles de juin prochain –, entretiennent un goût prononcé pour la notion de «martyre».

Mehdi Koutchakzadeh, député de la droite islamique, vient ainsi de suggérer à la mairie de Téhéran de «dresser à travers la ville des statues de martyres palestiniennes». Des fresques à leur effigie seront bientôt inaugurées sur certaines grandes artères de la capitale iranienne. Le grand ayatollah Hossein Nouri Hamedani vient également de prononcer une fatwa autorisant les attentats suicides menés par des Iraniens. «De telles actions, précise-t-il, sont jugées acceptables dans la guerre sacrée au nom de Dieu, surtout quand la différence entre les forces militaires ennemies et l'armée de l'islam est trop importante pour pouvoir recourir à des moyens guerriers classiques.»

«La candidature au martyre est plus symbolique qu'autre chose, reconnaît néanmoins Zeinab Gol Mohammadi. Sans décision officielle du guide religieux, l'ayatollah Ali Khamenei, nous n'agirons pas.» Depuis le lancement des inscriptions, il y a un an, aucun des volontaires n'a ainsi mis sa parole en action. Sur plus de 60 millions d'Iraniens, le faible nombre de candidats relativise d'office l'importance que certains cherchent à donner à l'événement.

Mais dans de nombreuses familles de vétérans de la guerre Iran-Irak, le «martyre» est resté une valeur qu'on honore au quotidien. Somayeh venait juste de naître quand son père partit au front pour défendre l'Iran face aux troupes de Saddam, un an après le renversement du chah et l'arrivée des religieux au pouvoir. «Mon regret : avoir été trop petite pour pouvoir participer à la guerre Iran-Irak. Pour tout bon musulman, mourir en martyre est le plus sacré des voeux. C'est la rencontre ultime avec Dieu. En me portant candidate, j'espère que mon voeu se réalisera», souffle-t-elle. Célibataire, employée de bureau dans une entreprise locale, elle n'envisage le mariage qu'avec un «futur martyr, comme moi».

Ses modèles de référence s'appellent Ayat al Alkhesr, ou encore Rim Saleh al-Riashi, de jeunes Palestiniennes kamikazes, auteurs d'attentats suicides en Israël. Ce sont, dit-elle, «les Israéliens et les Américains qui sont les vrais terroristes. S'ils se contentaient de rester sur leur propre territoire et s'ils respectaient les valeurs des musulmans, on n'irait pas les attaquer».

Somayeh a déjà envisagé tous les scénarios. «En cas d'invasion américaine ou d'attaque des sites nucléaires iraniens, je traverserai la frontière iranienne pour mourir en martyr contre les troupes d'occupation stationnées en Irak. Ceux qui s'attaquent aux Américains en Irak, ce ne sont pas des «terroristes», ce sont des «résistants». Quand tu donnes un coup, dit-elle, il faut t'attendre à recevoir le même coup.»