Iran and its NeighboursIrakLa fausse victoire de l'Iran en Irak

La fausse victoire de l’Iran en Irak

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Le Monde.fr, 4 mars – par Patrice Claude – Sans précédent dans l’histoire moderne de la région, la visite de quarante-huit heures effectuée dimanche et lundi à Bagdad par Mahmoud Ahmadinejad, président de la République islamique d’Iran, n’aurait jamais pu avoir lieu si l’armée américaine n’avait pas envahi l’Irak en 2003 et renversé la dictature baasiste, laïque et presque génétiquement “anti-perse” du nationaliste arabe sunnite qu’était Saddam Hussein.

C’est “la grande ironie de l’Histoire” telle qu’elle est soulignée depuis des mois par tous les médias arabes et par nombre de gouvernants, sunnites et alliés de l’Amérique (Egypte, Jordanie, Arabie saoudite), qui craignent beaucoup, comme l’ont dit et répété le roi Abdallah II de Jordanie et le raïs égyptien Hosni Moubarak, la création d’un “croissant chiite” au Moyen-Orient. Peu charitables, les journaux arabes soulignaient, lundi, à l’envi combien “l’arrivée en fanfare de Mahmoud Ahmadinejad à l’aéroport de Bagdad” tranchait avec “le secret et l’obsession sécuritaire qui ont entouré les visites de tous les leaders occidentaux, à commencer par celles du président Bush, engagés dans la guerre d’Irak”.

De Zalmaï Khalilzad, l’actuel ambassadeur américain aux Nations unies, à Henry Kissinger, l’ancien chef de la diplomatie de Nixon, en passant par le président George W. Bush, qui indique régulièrement qu’un départ précipité de ses troupes de l’ancienne Mésopotamie “offrirait l’Irak à l’Iran” sur un plateau, la plupart des experts s’accordent à penser que les invasions américaines post-11-Septembre dans la région ont “favorisé la position iranienne”, en débarrassant la République islamique d’au moins deux de ses ennemis les plus décidés : le régime taliban d’Afghanistan, renversé en novembre 2001, et celui des baasistes irakiens, dix-sept mois après.
Dimanche, même la presse saoudienne, qui n’est pas précisément pro-iranienne, ne pouvait s’empêcher d’ironiser sur la réception réservée à M. Ahmadinejad par le premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, au coeur même de la fameuse “zone verte”, ultrafortifiée, que les Américains ont créée en 2003 à Bagdad. Présents en très grand nombre dans cette zone sécurisée, les soldats américains n’ont “participé en rien” à la sécurité de l’Iranien, a précisé l’ambassade. Néanmoins, nous confie, de Bagdad, un participant aux festivités de dimanche, “entendre Ahmadinejad attaquer Bush, à un jet de pierre de la chancellerie américaine, avait quelque chose de surréaliste”.

Washington et Téhéran, qui continuent à s’affronter durement dans toutes les enceintes internationales à propos du nucléaire et des ambitions expansionnistes régionales de l’Iran, partagent pourtant, à présent, au moins un objectif commun : celui de soutenir les pouvoirs, fragiles et instables, mis en place à Kaboul et à Bagdad dans le sillage des bombardements. On affirme cependant périodiquement, à Washington, que l’intérêt de Téhéran, dans ces deux pays, est aussi, d’une part, de veiller à y conserver, voire à y entretenir, une certaine instabilité, de manière à les contraindre à solliciter l’aide iranienne, et, d’autre part, de “fixer” les troupes américaines dans les guérillas, pour entraver une éventuelle attaque contre leur régime.

Téhéran nie tout, bien entendu. “Notre intérêt est la stabilité de l’Irak”, a répété M. Ahmadinejad, à Bagdad, ironisant sur “le ridicule qu’il y a, pour ceux qui ont envoyé 160 000 soldats en Irak, à nous accuser faussement d’intervenir dans ce pays”. Il est cependant évident pour tout le monde dans la région que l’Iran n’a aucun intérêt à renforcer des pouvoirs régionaux alliés du “grand satan”.

Quelles que soient les promesses émises dans les débats de campagne aux Etats-Unis, les principaux acteurs de la région, à commencer par les dirigeants irakiens, n’imaginent pas une seconde – ni d’ailleurs ne souhaitent, pour beaucoup d’entre eux – le départ complet et définitif d’Irak des Américains. Au-delà des motivations de politique interne et de la volonté officielle d’établir une “solide amitié” avec l’Irak, il est possible qu’une des clefs du calendrier de la visite de M. Ahmadinejad à Bagdad – pourquoi maintenant et pas après la fin de l’administration Bush, début 2009 ? – soit la volonté iranienne d’entraver autant que faire se peut les négociations irako-américaines en cours, visant à “solidifier” le stationnement à long terme d’un grand nombre de soldats américains en Irak.

Officiellement, “les Etats-Unis ne cherchent pas à établir de bases militaires permanentes en Irak”, affirme Robert Gates, secrétaire à la défense, aux parlementaires démocrates qui s’en inquiètent. Mais la “déclaration de principes pour l’amitié et la coopération”, conclue le 26 novembre 2007 entre M. Bush et M. Al-Maliki, chef du gouvernement irakien, comporte bel et bien une dimension sécuritaire. Une négociation est en cours sur un “statut des forces” américaines qui resteront présentes sur le sol irakien – on parle, à Bagdad, de 50 000 à 60 000 hommes – après que la “souveraineté totale” du pays aura été restituée à son gouvernement élu, par les Nations unies, vers la fin 2008.

Les travaux d’agrandissement et de modernisation en cours dans près d’une demi-douzaine de bases militaires présentement occupées par les forces américaines pourraient leur permettre d’héberger “autour de 100 000 hommes”, nous disait récemment, à Bagdad, un haut fonctionnaire irakien familier des négociations. En d’autres termes, quelles que soient les ambitions iraniennes dans ce pays, et mis à part les échanges économiques, culturels et religieux qui se multiplient entre les deux peuples, majoritairement chiites, l’Iran islamique n’aura pas le champ complètement libre en Irak avant longtemps.

De fait, la victoire iranienne, qui serait née des erreurs de l’administration Bush dans la région, doit être sérieusement relativisée. Pour un politologue iranien en exil comme Kaveh L. Afrisiabi, auteur de nombreux ouvrages sur la République islamique, tout le trompe-l’oeil de “la prétendue avancée des intérêts iraniens dans la région” est là. “L’Iran est désormais encerclé de bases américaines”, écrit-il, et, pour ses dirigeants, “c’est devenu une préoccupation permanente”.

Selon cet expert, “malgré la chute des talibans et des baasistes irakiens, l’Iran, depuis le 11 septembre 2001, a perdu du terrain dans sa région d’influence”.

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