OpinionLa sinistre lettre persane de Régis Debray

La sinistre lettre persane de Régis Debray

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Blog.lemonde.fr: Par Dominique Hollard, historien des religions –  Régis Debray, de retour d’un séjour en Iran, a récemment publié ses impressions de voyage dans le journal Le Monde. Pour ceux qui s’intéressent au devenir de cette grande nation, pivot des civilisations en Orient et acteur majeur du nouvel ordre international en gestation, la lecture de ce billet réserve de désagréables surprises ! En effet, le philosophe essayiste additionne, à côté d’observations acceptables, des contrevérités flagrantes et des oublis tragiques sur ces dernières décennies passées sous la domination de l’appareil théocratique et répressif.

 

Oui, on peut admettre avec M. Debray que l’Iran, dans le concert international, n’est pas qu’un fauteur de troubles ou un mauvais génie, qu’il a subi une guerre d’agression injustifiable de la part de Saddam Hussein, armé par l’Occident et la France en particulier, alors complice muette des forfaits du régime irakien, comme l’emploi d’armes chimiques contre les soldats iraniens. Mais alors, comment ne pas ajouter que ce même conflit a permis au pouvoir criminel mis en place par Khomeiny de liquider 30 000 opposants emprisonnés, dans une purge digne de l’URSS stalinienne ?

 

On peut aussi observer avec lui que l’islam chiite est – structurellement – beaucoup plus apte à admettre et à penser la diversité et la modernité que l’orthodoxie sunnite, surtout lorsque celle-ci prend les traits insupportables et plein de tartuferies du wahhabisme saoudien envers lequel nos dirigeants, grisés par les pétrodevises, entretiennent une honteuse complaisance, dont l’essor du salafisme dans nos banlieues est l’amère rançon. Mais précisément, la confusion organique du politique et du religieux qui est l’âme même du pouvoir iranien actuel, constitue une anomalie flagrante par rapport à la tradition de l’islam perse, contaminé en cela par des doctrines nées en Arabie Saoudite.

 

En réalité, obnubilé par sa recherche de signes de modernité dans les rues de Téhéran, Régis Debray est passé à côté de l’essentiel. S’il admet un côté obtus et rétrograde chez certains mollahs, il semble tout ignorer du système de terreur policière. Pourtant, ce dernier enchaîne arrestations, détentions arbitraires, tortures systématiques, disparitions et exécutions de masse (plus de 500 depuis l’arrivée au pouvoir du « modéré » Rohani), généralement par pendaisons publiques à des grues, une strangulation progressive qui entraîne la mort dans d’atroces souffrances. Ces spectacles édifiants étant cyniquement mis en scène par le régime, cette dernière réalité au moins n’aurait pas dû échapper à notre voyageur s’il avait vraiment voulu savoir.

 

 

Et que dire de sa vision des Iraniennes, « qui sont frondeuses et poussent d’en bas », en oubliant de préciser qu’elles sont les victimes principales de la police religieuse. Pour n’en donner qu’un exemple apparemment mineur : on ne compte plus les voitures confisquées au prétexte que leurs conductrices ou leurs passagères étaient mal voilées ou produisaient une « pollution sonore impie » (en clair qu’elles écoutaient de la musique, voire qu’elles chantaient). Or, l’atteinte à la capacité de se déplacer dans un pays de cette taille n’a rien d’anecdotique. Il conduit les femmes à dépendre du bon vouloir des hommes en leur rappelant leur statut par des humiliations. Les femmes d’Iran, entassées par milliers dans les geôles, jouissent en outre toujours du privilège de pouvoir être lapidées.

 

Enfin, concernant l’opposition qui s’organise autour du Conseil National de la Résistance Iranienne (CNRI), Régis Debray se fait le relais servile des ignominies du régime, qui assimile les militants pour un Iran démocratique à une secte terroriste. Or, le sectarisme allié au terrorisme, c’est précisément ce qui caractérise – a bien y regarder – la pensée et le mode d’action des mollahs et de leurs hommes de main. Sur ce point, le philosophe est à notre sens indéfendable. Même depuis Paris, il aurait pu, en prenant connaissance des travaux des parlementaires et élus de tous bords de notre République, s’éviter cette honteuse justification d’un pouvoir barbare, dont on voudra bien croire qu’il n’est que l’instrument abusé.

 

En définitive, il ne s’agit ici que d’un exemple de plus du naufrage d’un intellectuel poussé par le besoin d’exister à adopter une posture singulière face à une réalité qui lui échappe. On aurait aimé penser que la maturité et la lucidité auraient prémuni un esprit d’un tel calibre. Mais, nous le savons, les organes de propagande de l’Iran « mollarchique » figurent parmi les mieux rodés du monde actuel. Régis Debray est devenu le jouet de leur désinformation en troquant, hélas !, les « préjugés paresseux » qu’il dénonce pour des aveuglements meurtriers.

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